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# MONSIEUR ANDRE

23 Septembre 2012 , Rédigé par Yay' Publié dans #fiction

Depuis qu'il était petit, Monsieur André cherchait.

Ce qu'il cherchait ? Lui-même ne le savait pas vraiment.

Simplement, il avait l'impression que quelque chose de mieux l'attendait.

Alors il cherchait.

A l'école, il étudiait, juste assez sérieusement pour qu'on le laisse en paix :

personne ne le remarquait, ni ses profs, ni ses parents.

Il n'était pas heureux, d'ailleurs, on lui disait assez :

"André, tu fais encore ta tête de pas content, mais qu'est-ce que tu as, tu le sais ?!"

Non, toujours pas, il ne savait toujours pas. Il cherchait.

Mais pour éviter de se faire remarquer,

Il a commencé à faire semblant : semblant d'être content, semblant d'avoir des amis.

Et ça fonctionnait mieux ainsi.

Même s'il n'était pas content, intérieurement.

Sans compter qu'il trouvait ça affligeant

de s'appeler André André. Monsieur André André.

Quelle idée, non mais franchement !

Quand il a été plus grand, sa maman a été malade, après quoi elle marchait avec difficulté.

Son médecin lui avait prescrit des séances de massage qui la soulageaient.

Elle eut alors l'idée, pour son garçon devenu grand :

"Dis donc, mon André, et si toi tu devenais kiné ?!"

Bof, après tout, il faut bien travailler,

il suivit le conseil de sa maman et entreprit des études de kiné.

Cela l'occupa des années, il rencontra de nouveaux amis,

des gens avec qui il sortait toute la panoplie :

rire aux blagues, sortir au bar, partager le café, manger au restaurant,

Un midi, ses collègues lui soutenaient :

"Tu sais, cette fille de l'autre côté,

C'est toi qu'elle regarde en souriant, tu devrais l'inviter"

Alors il le fit.

Il sortirent pour dîner.

Et même un peu plus finalement.

Il l'a même épousée.

C'était peut-être ça qu'il cherchait : la vie à deux, un accomplissement ?

Très vite, ça n'a pas suffi.

Certes, à deux, ils partageaient les corvées.

Mais justement, ils tombèrent vite dans la routine. Un train-train tout aussi barbant

que celui de sa vie d'avant.

Evidemment, son épouse, sa moitié, qui s'ennuyait aussi

A voulu de lui un enfant.

Il s'est dit "Pourquoi pas ?! C'est peut-être ça

Qu'il manque à ma vie : être parent ?"

Au début c'était amusant effectivement

Ces babils, ces petits petons et menottes qui donnaient envie d'être croqués.

Et puis vite, les couches, les biberons, les réveils en pleine nuit...

Tout est redevenu routine et cet enfant qui ne parlait pas, ça l'ennuyait.

Mais il ne pouvait pas l'avouer.

Surtout pas à sa femme, elle qui était complètement épanouie

Avec cet enfant dans les bras

A tel point que très vite, elle a choisi de s'arrêter de travailler

"C'est mieux pour le bébé" soutenait-elle au papa.

Alors lui, il a dû bosser encore plus tard et plus longtemps

Pour subvenir aux besoins de cette famille qui l'attendait

de plus en plus tard et de plus en plus souvent.

Décidemment non, ce n'était pas cette vie-là qu'il lui fallait.

Mais maintenant qu'ils étaient là

Que faire sinon continuer.

Plus tard, un deuxième enfant est arrivé.

Quand il était obligé, il emmenait les deux au parc, pour jouer.

Quand il fallait, il leur donnait à manger.

Quand sa femme l'a voulu, ils sont allés à la mer, pour leur montrer.

Ca leur a tellement plu, que toutes leurs autres vacances s'y sont déroulées.

Lui il était bien obligé d'être là.

Mais la mer, tous ces gens

Ca le dégoûtait.

Les enfants ont grandi

Ils ont quitté le nid, comme on dit.

Sa femme s'est trouvée bien désoeuvrée

Alors elle a trouvé des associations et elle s'est investie

Elle allait nourrir les pauvres du quartier

Ca ne rapportait rien, évidemment,

Alors lui, il a continué à travailler.

Jusqu'à la retraite, il a fait comme si.

Comme si son métier l'intéressait

Comme si les problèmes de Madame Pasquier étaient différents de tous les patients d'avant

Comme si les blagues de ses amis le déridaient vraiment

Comme si ses petits-enfants étaient les plus beaux, les plus intelligents

Comme si tout ça, c'était important.

Pourtant intérieurement, tout ça, il s'en fichait.

Monsieur André, il cherchait.

Madame André a succombé.

D'un coup, dans une rue du quartier. Un AVC.

Monsieur André s'est dit

"Maintenant que je me retrouve seul, peut-être que je vais trouver ce qui m'épanouit ?"

C'était sans compter sur ses enfants

Qui se sont dits que, tout seul, il ne s'en sortirait jamais, leur papa

Alors ils lui ont trouvé une maison médicalisée.

"Tu verras, tu te feras vite de nouveaux amis !"

Manquerait plus que ça ?! a-t-il pensé

sans pourtant oser les contrarier.

Il a vécu là longtemps, très longtemps.

Il a vu passé du personnel, des garçons, des filles, des gens gentils.

Lui, il avait arrêté d'être gentil.

"Pour ce que ça m'a rapporté"

Il était aigri, il était moins poli,

il avait même fait exprès de roter sur lui

quand on lui avait présenté son premier arrière-petit-enfant.

Finalement, peu après ses 98 ans

(on l'avait obligé à souffler ses bougies !)

il n'a plus pu se lever, ni même tenir assis.

On a prévenu sa famille : il n'en a plus pour longtemps...

Il s'est éteint, effectivement, peu de temps après.

Juste avant de fermer les yeux pour l'éternité

avant de partir vers cet inconnu, cette immensité

Il aurait dû être effrayé

et pourtant non, une dernière idée l'en a préservé :

"J'ai trouvé !"

"Ma liberté ! C'est ça que je cherchais !

Quel dommage, désormais je le sais

et je ne vais même pas pouvoir en profiter"

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